Pensée, conscience, savoir, intelligence.
5 - De la pensée à la conscience
La pensée.
Dans un corps vivant il y a des milliards de cellules. Ces cellules ont chacune un rôle à jouer dans le maintien de la vie, c'est à dire dans le maintien d'une structure complexe et très organisée que constitue le corps pris dans son sens biologique. Les cellules sont regroupées et organisées en organes: certains assemblages constituent le cœur, d'autres le foie, d'autres les muscles, d'autres encore le sang, ou le cerveau. Le cerveau, avec d'autres centres coordonnateurs, reçoit des informations en provenance de toutes les régions, analyse ces informations et donne des ordres afin de planifier les actions qui visent toutes au maintien de la structure en général. Chaque cellule est elle-même suffisamment complexe pour avoir besoin elle aussi d'organisation interne pour exister, assurer sa structure de cellule et assurer son rôle de maillon dans l'ensemble de la structure générale. On pourrait presque dire que chaque cellule a besoin de "penser" pour assurer ce rôle d'organisation interne et de relation avec les autres cellules. Le
mécanisme de la pensée est généré par l'activité des cellules
particulières du système nerveux (et notamment celles du néo-cortex).
Ces cellules sont capables de communiquer entre elles par des intermédiaires
chimiques - les neuromédiateurs - chargés d'informations; l'information
emprunte pour cela le réseau dense et complexe formé par les neurones.
C'est ce mode de communication que l'on appelle l'influx nerveux. Il
parait évident que pour gérer une telle complexité de communications,
un centre de "gestion" est nécessaire! c'est le rôle du cerveau.
Par ailleurs les cellules et les média, ensemble, sont capables de stocker l'information de façon plus ou moins durable selon son importance et selon sa fréquence d'apparition, par le phénomène de mémorisation. Nous savons donc que, lorsque nous générons une pensée, cela se passe dans notre cerveau. Evoquer la pensée c'est évoquer une idée, c'est à dire une chose abstraite. C'est aussi évoquer la faculté de réfléchir, de comparer, de peser, de juger, de trancher. L'imagerie médicale permet aujourd'hui de le montrer avec certitude et précision, ce qui est déjà une chose acquise. Nous savons aussi que des traumatismes accidentels perturbent les fonctions du cerveau et notamment les fonctions cognitives. On peut d'ailleurs provoquer expérimentalement de tels troubles grâce à la stimulation d'aires précises du cortex cérébral au moyen d'électrodes dans lesquelles on fait circuler de faibles courants électriques. On peut enregistrer l'activité cérébrale sous forme graphique (encéphalogramme) ou informatique. Les neuro-physiologistes, en sectionnant (dans le cas de traitements contre certaines douleurs par exemple), ou en neutralisant certains faisceaux de fibres, savent provoquer des "pannes" contrôlées dans la transmission des données, et analyser les conséquences. On aboutit ainsi progressivement à une connaissance du cerveau, du système nerveux, des neurones qui le constituent, des liaisons entre les différents centres responsables de la mémoire et finalement, de la génération de la pensée et de la conscience. On sait, par ailleurs, qu'à partir de la différenciation des premières cellules du fœtus en endoderme et ectoderme, ce dernier conduit à la genèse de la peau, du système nerveux et des organes sensoriels. Finalement, on sait que pour qu'il y ait pensée, il faut, au préalable, que se développe et se mette en place tout un ensemble complexe composé de plusieurs dizaines de milliards de neurones. Sans ce support matériel il ne peut y avoir ni pensée, ni conscience. Reste ensuite à savoir comment s'élabore, se génère la pensée et quelle est la nature de cette pensée. Il semble maintenant bien établi que le système nerveux fonctionne dès qu'il en a la capacité, bien avant la naissance, et bien avant d'arriver au stade de la maturité. Le terme de maturité n'a d'ailleurs probablement pas de sens, appliqué au système nerveux; car en effet, même si les cellules nerveuses ne se multiplient plus guère après la naissance, elles développent d'innombrables connexions - les synapses - tout au long de la vie, pour le peu qu'on les utilise… pour apprendre. Et comme chacun le sait on en apprend tous les jours! Le fonctionnement consiste, dans un premier temps à conduire toutes le sensations recueillies par les sens vers des centres qui vont se spécialiser: Aire de la vision, aire du langage parlé, aire de l'écriture, aire de l'audition, etc. Cette activité première va contribuer à la création d'une bibliothèque des sensations: la mémoire. Lorsque la mémoire est suffisamment étoffée, les nouvelles sensations arrivant aux centres d'analyse, peuvent être comparées aux sensations mémorisées, ce qui permet, outre une réaction immédiate si nécessaire, sa hiérarchisation, sa classification, les spécialistes disent: sa catégorisation. Prenons le cas d'une sensation visuelle; la catégorisation permet au cerveau de définir si la sensation immédiate est plus rouge, plus bleue, plus sombre ou plus claire,…. que les sensations déjà en mémoire. Les différentes aires du cerveau sont interconnectées entre elles, si bien qu'une sensation visuelle (disons l'image visuelle d'une maison dans un groupe de maisons) pourra se conjuguer avec une sensation auditive (disons l'image sonore d'un bruit de circulation automobile), olfactive (disons l'image olfactive d'une odeur de frites), etc. pour arriver à synthétiser l'idée que je me trouve devant un restaurant. Ce n'est peut-être pas encore une idée transcendantale, mais c'est déjà une idée, une pensée, qui prend du sens. Le reste n'est plus qu'une affaire de perfectionnement! Pensée et conscience existent en s'appuyant sur la mémoire: Avoir une pensée pour quelqu'un c'est évoquer un souvenir, et donc obligatoirement faire appel à une mémoire. Appeler sa mémoire c'est compulser la bibliothèque des souvenirs afin d'établir des comparaisons, pour éventuellement élaborer des projections. Ce qui veut dire, en d'autres termes, qu'avoir une pensée nécessite un échange d'information. La mémoire est la bibliothèque des images stockées au cours de toute notre vie. Elle sert de référence aux nouvelles sensations recueillies par nos organes perceptifs. Sans cette masse d'informations stockées, nous serions en permanence comme une poule qui a trouvé un couteau! La mémoire nous permet de savoir quoi faire d'un couteau. Elle nous permet de penser, chose qu'une poule ne peut pas faire .
Sans pensée et sans conscience, une foule de choses abstraites ne pourraient exister. Ces choses abstraites sont des concepts, c'est-à-dire des choses conçues par notre imagination. Prenons par exemple les mathématiques: Chacun les utilise tous les jours pour compter, évaluer, comparer deux grandeurs. Tout cela se fait dans la plus grande abstraction qui soit: Personne n'a jamais pu toucher, palper, le théorème de Pythagore, pas même Pythagore lui-même! Et pourtant ce théorème nous est bien utile. Notre pensée est simplement capable de le concevoir et de l'utiliser. C'est d'ailleurs ce qui fait dire à certains que les mathématiques n'existent pas! Elles n'existent, en effet, que dans les cerveaux des gens qui les utilisent. Si, donc, on supprimait tous les cerveaux, on supprimerait du même coup les mathématiques, puisqu'il n'y aurait plus personne, ni aucune pensée, pour en faire usage ni les imaginer. Il en va de même pour la philosophie, et pour toutes les valeurs morales qui constituent les "lois supérieures" de nos sociétés humaines. Toutes ces valeurs, de même que tous les sentiments engendrés par les émotions, semblent bien établies; et pourtant elles ne sont que de simples constructions de notre esprit. Supprimez les cerveaux et vous supprimez du même coup l'amour, l'angoisse, le bonheur…
La pensée est une production biologique. "La conscience humaine est la conséquence de l'organisation du corps de l'homme qui s'est progressivement mise en place au cours de l'évolution. Matière et pensée ne font qu'un; la matière et la pensée sont deux aspects d'une seule et même chose". Henri Atlan Il est un état de l'Homme dans lequel il perd son savoir être, état intermédiaire entre l'état végétal et l'état animal: C'est l'état de coma. Le coma peut être provoqué par différentes causes: accident de la route, accident consécutif à la maladie, surdose d'alcool (coma éthylique) ou de drogue, intoxication alimentaire, etc.... Dans tous les cas il y a atteinte aux centres nerveux, lésion des connexions inter neuronales qui entraîne la perte de la conscience: L'information n'est plus véhiculée. Lorsque le coma n'est pas trop sévère il est réversible et le patient retrouve l'état de conscience (éveil) en quelques jours ou quelques semaines. Lorsque le coma est profond il peut atteindre le seuil d'irréversibilité et l'intervention des neurologues ne peut plus empêcher la progression des lésions neuronales qui aboutit à la mort cérébrale se traduisant par un encéphalogramme plat. Pendant le coma l'individu continue seul ou avec l'assistance médicale, à assurer les fonctions minimales végétatives: Oxygénation, alimentation cellulaire. L'analyse de l'activité corticale révèle un fonctionnement minimum comparable à l'état de sommeil. Ne produisant plus de pensée, l'état de conscience n'existe plus. Même les rêves n'existent plus dans le coma profond. C'est pourquoi la comparaison devient possible avec la condition animale ou végétale; d'ailleurs, lorsque le coma se prolonge sans espoir de réveil, et que cette vie végétative est maintenue artificiellement par un appareillage palliatif, l'individu devient, dans le langage populaire, "un légume". L'état de coma montre la liaison qui existe entre la pensée et le fonctionnement de la structure biologique: La production de pensée n'est possible que si les liaisons entre les neurones sont fonctionnelles. La pensée et la conscience disparaissent donc avec la mort. Mais cette liaison corps-esprit, qui est vraie dans un sens l'est aussi dans l'autre sens. Chacun sait que le "moral" d'un individu, c'est-à-dire l'état de sa conscience, peut engendrer des troubles qui se ressentent au niveau du corps ou soma. C'est le cas des réactions qui sont liées aux émotions et aux sentiments, mais c'est aussi le cas des maladies psychosomatiques, dans lesquelles les idées noires finissent par engendrer des troubles organiques. Les techniques d'imagerie médicale permettent la mise en évidence de l'activité de certaines zones du cortex frontal - les aires associatives - lorsque le sujet est sollicité pour une activité intellectuelle. L'activité cérébrale nécessite de l'énergie qui est fournie par la dégradation du glucose cellulaire. Cette activité se traduit par une accroissement du flux sanguin et une activité électrique mesurable, ce qui fait dire aux chercheurs que les aires cérébrales "s'allument" ! Ceux qui assuraient, bien avant l'utilisation de la tomographie, avoir des idées lumineuses étaient déjà sur la bonne voie! Cet allumage d'aires précises confirme que l'origine de l'activité mentale est de nature organique. Un autre fait vient corroborer cette certitude: Un état dépressif est un état de déséquilibre caractérisé par le fait que le mental n'arrive plus à faire face aux situations vécues. La formation de la pensée est perturbée et l'individu concerné a tendance à ne plus produire que des idées négatives: Il broie du noir. Or la pharmacie possède aujourd'hui des composés chimiques capables de transformer cet état, au moins provisoirement. Ces produits s'appellent anxiolytiques, antidépresseurs… classés dans la catégorie des psychotropes (substances qui agissent sur le psychisme), comme par exemple le prozac. Sans
parler de ces molécules pharmaceutiques, chacun sait que l'absorption
d'alcool, produit beaucoup plus "naturel" est, lui aussi, capable de
modifier la capacité à penser. Si donc, des molécules, naturelles ou
fabriquées, sont capables de modifier la formation de la pensée, c'est
bien que la pensée est de nature organique.
L'Homme a ceci de particulier qu'il peut, en plus des facultés de coordination pour la survie de sa structure, permettre des associations dont le but est de produire des situations qui vont plus loin que les situations connues déjà en stock dans la mémoire. C'est la possibilité de fabriquer, de concevoir des projets. Un projet va au-delà du réel connu des cellules. Une telle production nous parait abstraite parce qu'elle n'a pas encore de situation connue, de référence vécue, à laquelle se comparer. C'est cette capacité de projection qui constitue la pensée. Nous voyons par là que la pensée est issue du fonctionnement des cellules. Elle a donc une base biologique. En d'autres termes la pensée existe parce que les cellules existent, parce que les cellules communiquent entre elles à l'intérieur d'une structure générale.
La pensée est le résultat de la complexification du système humain par rapport au système animal inférieur. Chez l'animal inférieur, en effet, l'activité cellulaire et sa coordination ne semblent viser qu'au maintien de la structure, au maintien de la survie de l'individu. Chez l'Homme, cette activité va plus loin que la survie, elle permet de faire des projets et d'avoir une action sur le cours de la vie. Bien sûr certains animaux sont capables de prévoir ce qui va se passer un peu plus loin dans le temps. Le chien de Pavlov sécrétait de la salive et du suc digestif avant même que son repas ne lui soit apporté. De même des singes à la disposition desquels est placé un ordinateur avec un clavier simplifié, sont capables de "taper" des ordres qui vont leur permettre d'accéder à un régime de bananes et éviteront soigneusement de taper sur les touches qui vont engendrer le désagrément d'une décharge électrique. Cependant, la différence avec l'Homme c'est que, jusqu'à ce jour, les capacités d'anticipation (projection dans le futur de ce qui risque de se passer et moyens d'influer sur la survenue d'un événement) ne sont que la reproduction automatique d'un apprentissage, c'est-à-dire l'utilisation d'une expérience mémorisée. En d'autres termes la "prévision" de l'événement à venir ne s'appuie que sur le passé. Si en effet on garde les mêmes touches sur le clavier mais que l'on inverse les ordres, il faudra un nouvel (et long) apprentissage des réflexes des singes pour trouver le nouveau moyen d'accéder aux bananes en évitant la décharge électrique. La reproduction d'une expérience mémorisée ne constitue pas à elle seule une projection d'une hypothèse nouvelle, qui n'a pas encore été expérimentée. Il faut une association entièrement nouvelle de plusieurs séquences mémorisées pour aller au-delà de l'une ou de l'autre des séquences d'origine. Supposons que je sois détendu dans mon fauteuil, ou allongé sur mon lit et que je me laisse aller. Je laisse mon esprit vagabonder et je ne fais absolument aucun effort de réflexion. Deux situations peuvent se produire: Ou bien je suis dans un flou total et rien ne m'apparaît sinon qu'une sorte d'espace vaporeux duquel rien n'émerge; ou bien je vois, virtuellement, c'est à dire en pensée, des situations suffisamment claires pour être décrites comme un tableau que je regarde. Si vraiment je ne fais aucun effort intellectuel pour que ces images apparaissent, les images ne sont que la résurgence de scènes qui se sont réellement déroulées dans le passé, soit un assemblage de morceaux de scènes. Ces résurgences ne font appel qu'aux images stockées en mémoire. Ce n'est qu'en abandonnant la situation nonchalante, en adoptant une attitude de réflexion active que je peux produire des images nouvelles. L'attitude de réflexion volontaire constitue l'activation du phénomène de génération de la pensée. Des chercheurs ont mis en évidence une activité de certaines parties du cerveau au cours des rêves, semblable à l'activité pendant l'éveil. Pendant ces rêves le sujet est capable de fabriquer de toutes pièces des situations dont il est incapable de retrouver dans son passé, la moindre trace une fois éveillé; ce qui tend à démontrer que l'activité associative du cerveau peut continuer à s'exercer. Même pendant le sommeil, le système nerveux serait capable de produire de la pensée en faisant des associations entre différents éléments unitaires de mémoire. C'est probablement ce qui explique que ces associations font naître des scènes souvent bizarres, parfois farfelues, et en tous cas des scènes que notre cerveau ne fabrique pas en période éveillée.
Deux individus différents ne produisent pas les mêmes pensées. La pensée bâtit sa projection en s'appuyant sur les acquis du passé de chacun, sur les faits déjà engrammés dans sa mémoire. Or un fils d'ouvrier du bâtiment ne disposera pas du même stock de faits engrammés, que le fils de docteur ou celui du sénateur, tout simplement parce que leur vécu n'aura pas été le même, loin s'en faut. S'appuyant sur des faits engrammés la capacité à produire de la pensée prospective sera donc variable et fonction du milieu socioprofessionnel dont l'individu sera issu. La pensée de l'individu est influencée par le milieu extérieur, par l'environnement, ainsi que nous venons de le voir. Ceci laisse entrevoir la possibilité d'orienter la production de la pensée. Il suffit pour cela de faire engrammer des notions de bases telles que le blanc et le noir, le laid et le beau, le bien et le mal, etc.... en attachant à chacune de ces notions des jugements de valeurs, et on obtiendra une engrammation raciste ou tolérante, croyante ou athée, égoïste ou altruiste. Ce que nous sommes dans la vie dépend donc de multiples "pollutions" idéologiques auxquelles nous avons été soumis dans le passé, et surtout dans notre plus jeune âge, puisque plus on est jeune, moins on a de références engrammées, et moins on a de capacité de discernement (c'est à dire de comparaison et de classement), autrement dit: plus on est jeune, plus on est malléable, ce que l'on savait déjà ! C'est ainsi que le milieu familial jouera un très grand rôle dans l'apprentissage des bases nécessaires à l'enfant pour forger sa future pensée. Les parents sont, en effet, les premiers enseignants et ceux que l'on côtoie le plus longuement, à un âge où le petit d'Homme construit l'essentiel de son réseau de savoir. C'est au stade de l'enfance qu'il découvre son environnement, qu'il apprend à se nourrir, à se vêtir, à se protéger; c'est surtout pendant l'enfance que s'apprend le langage et la communication. Puis, l'enseignement viendra de l'école, et petit à petit du milieu social. On peut se demander alors pourquoi on "apprend" le catéchisme aux enfants dès leur plus jeune âge! Probablement parce qu'il est bien plus facile, à ce stade, de leur inculquer la "bonne parole", alors que plus tard, ils seraient plus critiques et moins perméables. C'est encore parce que la pensée de l'individu est influençable qu'existent les pressions politiques, les manifestations de rue, les sondages d'opinion, la publicité...
Pour penser il faut avoir l'esprit libre Lorsque je pense à une idée bien précise, bien circonscrite, il y a dans mon cortex cérébral un certain nombre précis de neurones qui sont mobilisés. Si je me mets à penser à une autre idée, ce sera aussi un circuit neuronal précis, mais différent du précédent, qui sera mobilisé. Or, à notre connaissance aujourd'hui, un circuit neuronal ne peut être mobilisé que pour une seule chose à la fois, contrairement aux communications téléphoniques où, sur une même ligne, on peut faire passer plusieurs communications du moment qu'elles aient des fréquences propres différentes. A un circuit neuronal connecté correspond une information et une seule. Nous pouvons parfois avoir l'impression du contraire, l'impression, par exemple, de pouvoir suivre deux conversations simultanées. Lorsque cela est le cas, analysez ce qui se passe: En réalité, nous zappons d'une conversation à l'autre, en tentant d'attraper au vol les mots clés de l'une et de l'autre, pour pouvoir reconstituer, plus tard les "trous" que nous n'avons pas captés. Nous essayons, en fait, d'enregistrer les deux conversations sur deux canaux parallèles mais distincts; et cela n'est pas aisé. En guise de preuve j'ajouterai qu'il nous arrive alors fréquemment de tenter un raccord en demandant: "attends, tu disais quoi là ?" Il nous arrive pourtant de faire deux choses simultanément, comme conduire notre voiture et raconter une histoire au passager. Certains prétendent que c'est là la preuve que l'on peut avoir simultanément deux attitudes conscientes. Si raconter une histoire nécessite bien d'avoir une attitude et une pensée consciente, conduire me paraît relever d'une attitude automatique, réflexe, qui ne nécessite pas obligatoirement la mise en œuvre de la pensée consciente. D'ailleurs, que se passe t-il en cas de modification brusque des conditions de circulation ? L'histoire en cours s'interrompt pour permettre à l'attention - qui tout à coup nécessite la mobilisation de la conscience - de se porter sur la circulation. D'une manière générale, pour penser il faut avoir l'esprit libre c'est-à-dire non encombré par autre chose. C'est aussi la raison pour laquelle il est vain de demander à une personne qui a, sur le moment, beaucoup de soucis personnels, d'effectuer une tâche qui demande de la concentration intellectuelle. Vu sous un autre angle, c'est aussi pour cette raison majeure, que les pouvoirs, qu'ils soient politiques ou économiques, font le nécessaire pour éviter au peuple de penser, en lui occupant l'esprit par des amuse-gueule (ou plutôt des amuse-cerveau) tels que le foot, le PMU, le loto, la télé, le portable, la voiture, etc. etc. Ainsi, pendant que le peuple s'occupe, il a moins de chances de penser à sa condition et a donc moins de chances de se mettre à contester la société dans laquelle il vit ou la façon dont elle est gérée. Gardons en mémoire, la première maxime que l'armée apprenait à ses jeunes (et encore malléables) recrues: "Réfléchir c'est commencer à désobéir !".
La capacité créative de notre matière grise.
La pensée est la production d'une idée, c'est à dire l'élaboration de quelque chose de très abstrait. Quand je fais apparaître virtuellement dans ma tête l'idée de ma bicyclette, bien que la dite bicyclette ne soit pas accessible dans l'instant à mon regard, j'élabore une représentation de ma bicyclette, je construis une pensée. Lorsque je pense à l'amour, (ce qui est une chose abstraite, comparée à la bicyclette) je recompose dans ma tête des images de situations dans lesquelles le sentiment d'amour est présent. Lorsque je pense au bien ou au mal, je reconstitue des situations ou des attitudes préalablement qualifiées de bonnes ou mauvaises. Or j'ai appris à faire la part entre le bien et le mal, j'ai vécu des situations qui provoquent la "sensation" d'amour, je suis déjà monté sur mon vélo et je l'ai examiné de près. Dans chacune de ces situations j'ai déjà mémorisé un certain nombre de données qui me permettent aujourd'hui de les reconnecter par ma seule volonté, ou plutôt par un effort de mémoire, afin d'en reconstituer artificiellement l'image. Lorsque j'ai une pensée pour un être cher, j'imagine une situation fictive où je communique avec l'être cher. Ici aussi l'image de la situation que représente ma pensée est complètement reconstituée à partir des situations vécues et déjà mémorisées: Elle est le fruit de mon cerveau associatif. La pensée est même capable de créer virtuellement un être cher pour lequel aucune référence de passé réel n'existe en notre mémoire. Il sera inventé de toutes pièces... à partir des "pièces détachées" issues de personnes connues et dont nous avons mémorisé les traits. Ainsi nous pouvons parfaitement imaginer un personnage fictif n'ayant jamais existé ailleurs que dans notre pensée, qui aura les yeux plus bleus que X mais moins que ceux de Y, Les jambes plus longues que celles de Z mais moins fines que celles de N, etc.... Non seulement nous mémorisons des traits, des formes, des couleurs, mais nous sommes aussi capables de les ressortir de notre mémoire et de les "modeler" comme le fait un artiste qui peint un modèle et qui accentue ou diminue certaines caractéristiques de son modèle. Cette manipulation est due à la capacité créative du cerveau. La capacité créative est limitée, encadrée, par notre morale, de façon que nous n'imaginions pas l'interdit. Freud, "le pape de la psychanalyse" "La psychanalyse est structurée comme une religion sans dieu, dont Sigmung Freud est le prophète. Pour devenir psychanalyste, c'est simple: il suffit de suivre une psychanalyse, auprès d'un psychanalyste. Lequel aura fait de même en son temps, et ainsi de suite, jusqu'au premier psychanalyste, Sigmund Freud lui-même, qui a eu une révélation miraculeuse et s'est "auto-psychanalysé", tout en décrétant que c'était irréalisable pour toute autre personne"... Cliquez pour approfondir dirait que nous faisons du "refoulement". Au cours des rêves il semblerait que notre morale dorme et ne limite plus notre capacité d'association. Nous pouvons donc rêver à des scènes interdites. Afin de mieux comprendre le mécanisme créatif de la pensée, imaginons simplement ceci: Au cours d'expériences successives nous avons engrammé un ensemble d'éléments que nous allons matérialiser par la séquence ABCD. Une autre fois nous avons mémorisé les scènes représentées par la séquence EFG; Puis une séquence xyz, puis une autre npqrst. Lorsque nous faisons appel à notre mémoire, nous pouvons bien sûr extraire et "visualiser" les souvenirs de chacune de ces séquences. C'est l'exercice classique de la mémoire. Mais le cerveau humain a ceci de plus: il peut faire les associations non mémorisées telles que ABxz ou EFpnG ou zyxAB etc.... alors que ces séquences nouvelles n'ont jamais été vécues et encore moins mémorisées! Voilà le mécanisme de l'associativité et en définitive, de la créativité. On peut imaginer à l'infini les possibilités d'associations, chaque association constituant en fait un idéogramme nouveau. La mise bout à bout des idéogrammes, en cohérence avec notre savoir déjà acquis, constitue la pensée créative. Et c'est cette pensée-là qui nous différencie du règne végétal et de la plupart de nos frères animaux (Les chimpanzés, au moins, sont capables d'élaboration de pensée, ainsi que d'exprimer cette pensée, de la communiquer aux autres chimpanzés, et à l'homme, par la voie de langage gestuel. Cf. "L'école des chimpanzés" - Roger FOUTS, Ed. JC Lattès, 1998).
La conscience.
Je ne fais pas de distinction radicale entre pensée et conscience, tellement ces deux concepts sont liés; disons simplement que la pensée est la première forme d'organisation de l'information que notre cerveau traduira en concept, sorte d'information virtuelle permise par la capacité associative de certaines de nos "cellules grises". La pensée est nécessaire pour qu'apparaisse la conscience, un peu comme notre visage doive préalablement exister pour que nous puissions voir son image dans le miroir. La conscience naît d'une capacité associative particulière qui permet à la pensée de se "voir" elle-même, à la façon dont nous prenons conscience de notre visage en nous regardant dans un miroir. On peut pratiquement définir la conscience comme étant une pensée qui a conscience d'être. Autrement dit: Je suis conscient parce que, non seulement j'ai une pensée, mais en plus, je sais que j'ai une pensée. La conscience vient au secours de la pensée pour lui montrer qu'elle existe, qu'elle est bien réelle. Pour ce faire, la conscience montre un miroir à la pensée afin que la pensée puisse se voir elle-même. Avoir conscience c'est non seulement avoir une pensée mais c'est savoir (en regardant le miroir) que cette pensée existe bel et bien. Avoir conscience de soi c'est donc se savoir exister. La propriété de réflexion s'applique aussi bien au miroir - capacité à renvoyer les rayons lumineux sous forme d'image - qu'à l'esprit qui est la capacité de notre cerveau à renvoyer les informations aux différentes aires du cortex pour former également une image. Réfléchir consiste à analyser des stimuli et à renvoyer le résultat à un autre groupe de neurones (dans une autre aire corticale) qui va servir d'interpréteur, lequel les enverra, à son tour, à un groupe encore différent qui jouera le rôle d'édition. Des stimuli de départ, on arrive ainsi, de réflexion en réflexion, à l'élaboration d'une idée reconnue par l'ensemble du système nerveux. La présentation que je viens de faire d'une pensée qui naît d'une cascade d'étapes est une des possibilités envisagées. Mais il se peut aussi que ces étapes soient, en fait, simultanées, et que ce soit la mobilisation concomitante de tous les circuits concernés qui engendre la pensée. Cette question - cascade ou simultanéité des processus - n'est pas encore élucidée aujourd'hui. Il n'en reste pas moins qu'avoir conscience c'est, non seulement avoir une pensée, mais c'est savoir, en regardant son miroir intérieur, que cette pensée a une réalité. En définitive, il n'y a pas de différence fondamentale entre la pensée et la conscience: juste une question de degrés par lesquels la pensée doit passer pour s'auto-reconnaître. Pour ma part, et pour résumer, je dirai que la chose importante est que l'Homme est capable de produire de la pensée. En second lieu, cette pensée peut prendre différentes formes comme celle d'intention, celle de conscience, celle de sentiment, comme celles encore d'abstraction, d'art, de projet… Mais il s'agit, toujours et avant tout, de pensée, adaptée à la circonstance et habillée suivant la circonstance.
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